2025-05-27 : NOUVELLE : Un robot EM4

Cette nouvelle de SF assez rapide m’est apparue suite à une discussion avec ma compagne lors du repas. D’abord un simple échange et ça m’a ensuite donné envie d’écrire quelque chose à ce sujet. Il s’agit de ma première nouvelle de SF, à voir ce que cela donne.

27 mai 2061 – 05:30

Pierre arrêta son réveil, comme la plupart des matins, passa quelques douces minutes à prendre dans ses bras Marie, sa compagne, encore endormie. Quelle douceur de se réveiller les matins de cette façon, d’être aimé, choyé. Lui qui avait eu des premières histoires amoureuses désastreuses, peu équilibrées ou transactionnelles (si tu fais ça alors je ferai ça en retour) avait depuis quelques années atteint la paix dans l’âme avec sa compagne. Une vraie partenaire de vie, ce qu’il avait toujours souhaité. Quelqu’un avec qui il pouvait tout lui confier, sans faux semblants. Ses joies comme ses peines, les choses banales comme les choses sérieuses. Il pouvait lui parler de ses fantasmes, sans tabou, sans jugement. Elle comprenait, l’écoutait, le conseillait. Lui espérait faire de même avec Marie. La vie était légère, facile.

Les journées étaient belles et une douce lumière filtrait à travers les stores de leur chambre. Le printemps était arrivé et même si les prévisions météo n’étaient plus aussi fiables qu’avant depuis la grande action mondiale de contrôle du climat de 2034, la journée promettait d’être chaude et Pierre avait déjà hâte du temps libre qu’il aurait à sa disposition aujourd’hui.

Il se leva enfin, s’habilla et descendit prendre un petit déjeuner, comme la plupart des matins. Les enfants ne seraient pas réveillés avant 07:00 pour qu’il puisse les déposer à l’école lui-même.

Mais avant cela, il devait se rendre à son travail pour mettre en route son robot humanoïde personnel d’assitance industrielle.

Pierre se leva de la table de la cuisine, prépara le thé pour Marie qui n’aurait plus qu’à faire réchauffer l’eau, enfila ses chaussures et prit sa moto, une vielle Honda CB 400 four de 1975. Beaucoup ne comprenaient pas qu’il puisse encore rouler avec un tel engin à cette époque. Il n’existait pour ainsi dire plus aucun véhicule à essence en circulation, et d’ailleurs il avait dû faire une dérogation spéciale “collection” pour continuer à utiliser cette moto polluante selon certains, bruyante, mais tellement vivante. Il l’avait retapée lui-même, avait refait tout le moteur et prenait un vrai plaisir à chaque fois qu’il démarrait cette vieille dame. L’odeur, les vibrations… Aucune machine électrique ne pouvait simuler ces sensations oubliées. C’était un peu une action subversive que Pierre avait trouvée pour protester (presque) silencieusement au diktat du tout électrique, du tout jetable. Un monde dans lequel il ne se retrouvait pas.

Quelques vendeurs en ligne sur le geminispace vendaient encore des pièces détachées. Toute une communauté un peu résistante avait progressivement migré sur ce réseau depuis une dizaine d’années. Les lois sur l’utilisation de l’internet public et de sa monétisation en avait fait un espace infernal où on se serait cru dans un véritable bazar. Les messages pop-up, les bannières et les vidéos intempestives rendaient la navigation tout simplement impossible pour faire des recherches, sauf si on voulait, encore et toujours consommer, acheter, consommer et consommer encore. Les moyens de paiement en ligne avaient été encore simplifiés et il est plus simple que jamais de procéder à un achat. Là où il fallait valider son compte carte bancaire ou autoriser le paiement, il suffisait aujourd’hui d’ajouter les articles dans le panier pour qu’ils soient automatiquement achetés.

Les entreprises privées qui avaient le quasi-monopole du marché internet étaient très malins. Ils déployaient des trésors d’ingénierie à ce que les commandes soient livrées presque instantanément à leurs clients. 30 minutes en ville – 2 h maxi pour le reste de la France. C’était leur devise, et il fallait admettre qu’ils ne mentaient pas. Des cohortes de drones de livraison ou véhicules à roues autonomes électriques sillonnaient le territoire pour livrer des clients toujours plus pressés.

Sur sa moto, Pierre faisait figure d’ovni. Pas de contrôle de trajectoire, pas de positionnement global dans la flotte de véhicule. Il devait conduire avec encore plus de prudence qu’autrefois. Les clignotants n’existaient plus sur certains véhicules autonomes. Pourquoi faire ? Ils se coordonnaient tous ensemble, comme un essaim d’électriques abeilles pour se positionner les uns aux autres, se doubler, se rabattre, en ajustant leur vitesse. Tout n’était pas à jeter. Cette organisation globale avait permis de fluidifier le trafic qui toujours augmentait, tout en diminuant les consommations électriques globales. Le Mesh Driving System, ou comment plus personne dans la nouvelle génération ne savait conduire. Les accidents de la route avec ce système avaient pratiquement disparu, tombant à moins de 200 morts par an en France. Souvent, ces accidents étaient dus à des conducteurs qui voulaient encore conduire des voitures manuelles. Tout poussait les citoyens à ne plus rien maîtriser par eux-mêmes.

Pendant que Pierre méditait sur le sort de son monde, il arriva sur le parking de l’entreprise où il était employé, passa aux vestiaires et s’équipa de sa tenue de technicien. Il rejoignit la ligne de production ou Sam, son humanoïde l’attendait sagement. La plupart des salariés donnaient un petit nom à leur robot, cela renforçait leur lien d’attachement, même si cela n’était pas foncièrement nécessaire.

A son arrivée, Sam, encore connecté à ses câbles de synchronisation et de recharge tourna la tête et reconnu son propriétaire.

– Bonjour Pierre, ça va ce matin ? lui demanda le robot, d’une voix qui était tout à fait humaine.

On avait depuis longtemps dépassé le stade des robots avec des voix mécaniques. La synthèse vocale était désormais excellente et pouvait facilement tromper n’importe qui s’il ne voyait pas la machine à côté.

– Oui merci Sam, un peu de circulation ce matin, mais ce n’est pas un problème avec ma moto ! – Je ne comprendrais jamais les humains je crois, répondit Sam, avec une légère mimique amusée. Prendre des risques gratuitement, sur une machine d’une fiabilité douteuse… – Tu ne dois pas connaître grand monde qui fait cela non ? répondit Pierre. – En effet, tu es le seul humain sur mes 348 contacts humains connus qui conduit lui-même.

Sam était le robot de Pierre. Il en était propriétaire. Depuis la loi de 2045 relative au travail des machines quasi autonomes, les salariés de lignes de production, de travaux répétitifs pouvaient investir eux-mêmes dans un robot qu’ils mettaient à disposition de leur entreprise où ils étaient employés. C’était un grand pas que Pierre avait franchi il y avait 2 mois maintenant. Presque 30 000 € d’investissement personnel étaient nécessaires pour s’équiper d’un robot de classe EM4, qu’il avait prévu de rembourser sur 5 ans.

C’était une façon de réduire la pénibilité du travail et ainsi de récupérer beaucoup de temps libre, pour sa famille ou des activités extra professionnelles. Chaque employé qui avait un robot en était responsable, comme s’il s’agissait d’un salarié à soi. Les progrès étaient tels en matière d’IA que des robots bien plus évolués existaient déjà, comme les EM6 ou EM7, qui simulaient presque parfaitement le comportement humain. Certains disaient qu’ils avaient atteint une forme de conscience. Mais Pierre n’y croyait pas encore tout à fait. Il n’avait de toute manière pas les moyens d’intégrer une telle machine sur son poste, et ce n’était pas nécessaire de toute façon.

Les entreprises qui produisaient ces robots vantaient toujours les mérites des nouvelles versions, comme si le modèle précédent qui n’avait pas 2 ans était déjà obsolète, comme s’il fallait le jeter et s’en débarrasser afin de prendre le dernier cri. Certains collèges avaient investi trois ou quatre fois plus cher que Pierre pour un usage similaire, juste pour dire que leur robot était plus fort, meilleur, plus efficace.

À bien y réfléchir, l’humain a toujours été comme cela. Pierre repensait à ses grands-parents qui avaient plus ou moins le même soucis avec leurs voisins ou amis, concernant le choix de leurs voitures. Toujours vouloir briller plus que l’autre. C’était à son sens l’apanage des esprits étroits, envieux et surtout des gens sans passion, qui n’étaient animés que par peu de choses, et qui vivaient par procuration en regardant les autres.

Tout un marché du robot d’occasion avait donc fleuri et d’immenses casses existaient désormais pour stocker ces modèles qui étaient soi-disant obsolètes. Une partie était envoyée dans des pays d’Europe de l’est ou vers l’Inde, qui étaient très contents de racheter à bas coût des machines tout à fait fonctionnelles et performantes. Les humains suffisant délaissaient leurs jouets pour en acheter des nouveaux.

Les robots de classe EM4 étaient beaucoup plus simples, avec une IA généraliste déjà très performante mais factuelle, orientée sur des tâches métier. Il était encore bizarre d’imaginer faire travailler des robots dôtés d’une semi-conscience à sa place. En réalité il y avait deux camps : ceux qui pensaient les machines faites pour servir les humains et les défenseurs de la cause des machines. Un combat inégal, le premier groupe étant soutenu par les multinationales et autres grosses compagnies qui produisaient justement ces robots.

Grâce à son robot, Pierre pouvait le faire travailler 14 ou 15 heures par jour à sa place. Grâce à ce temps de travail supplémentaire, il pouvait rembourser plus rapidement son prêt relatif à l’acquisition de cet équipement.

Sam se releva et déconnecta ses câbles tout seul. Il regarda Pierre avec une expression neutre, même si on aurait pu déceler une petite touche d’insolence amusée dans sa posture.

– Je suis prêt pour engager la journée, Pierre. – Merci. Avant cela, rien à signaler sur la dernière session de production ? – Non, pas grand-chose. J’ai quand même dû remplacer un élément de convoyeur sur la ligne qui était grippé. Je l’ai transmis à Mike, le robot de Karim, de la maintenance. – Tu as bien fait, merci. – Mais de rien, c’est ma fonction.

Pierre décela quelque chose de différent chez Sam ce matin-là. Cela ne faisait pas longtemps qu’ils se connaissaient, mais il avait commencé à “sympathiser” avec son robot d’une certaine manière. Bien qu’il ne soit pas doué de conscience ou semi-conscience comme certaines entreprises aimaient à se vanter, chaque robot EM4 avait une personnalité de base, orientée travail, certes, mais une certaine touche de différenciation entre les modèles d’une même génération. Au fur et à mesure des intéractions avec leur propriétaire, leur personnalité s’affinait pour correspondre un peu plus à leur humain de référence et simplifier les échanges.

Il est toujours plus facile de parler le même langage avec quelqu’un, pour bien le comprendre et lui signifier « je me comporte comme toi, donc je suis comme toi. Je parle le même phrasé ». Certains sont d’ailleurs maîtres à ce sujet, qu’ils fassent cela de façon consciente ou pas. Ils arrivent à s’intégrer socialement dans de nombreux environnements variés en adaptant leur discours à ceux avec qui ils échangent.

Pierre trouva justement assez bizarre le ton de voix qu’avait employé Sam dans sa dernière phrase. Il y avait remarqué une pointe d’amusement, de légère insolence, comme si le robot jouait un peu avec lui. Il décida de ne pas y porter plus attention que cela. Le commercial de l’entreprise qui lui avait vendu ce modèle lui avait dit que la personnalité de son robot irait en s’affinant et que d’une façon générale il garderait une certaine jovialité, un optimisme à toute épreuve. Cela rendait les machines attractives et améliorait l’atmosphère de travail et de collaboration au sein des usines. Qui aurait voulu de robots dépressifs qui n’auraient travaillé que sous une contrainte ou une insistance de leurs maîtres ? Ils n’étaient jamais fatigués, jamais malades, jamais tristes et avaient donc des humeurs toujours égales, même s’ils rencontraient de nombreux écueils dans leurs tâches.

Pierre sortit son smartphone et se connecta à Sam, ne remarquera pas de choses particulières sur l’interface, hormis un moteur peut être un peu faible sur la rotule de son genou gauche.

– Tu sais quand il faudra remplacer ce moteur Sam ? – Pas avant un mois je pense. J’ai cependant déjà fait une demande de pièce détachée auprès du fournisseur. Je le changerai moi même si cela te convient ? – Oui, c’est parfait, je te remercie. Bon allez, au boulot !

Sam se dirigea vers la ligne de fabrication et initia le process de fabrication. L’ensemble se mit en fonction et le robot commença à travailler, à sortir des pièces finies de la ligne d’assemblage, pour les ranger dans des cartons, tout en ayant vérifié plusieurs points de contrôle. Il ne se fatiguait jamais. Les points de contrôles étaient toujours parfaits. Un humain, à qui on demande de contrôler des pièces, par exemple un défaut de surface, d’aspect, ou autre, va forcément perdre en vigilance au bout d’un moment. Ce peut être quelques dizaines de minutes pour certains, quelques heures pour d’autres. Les pauses sont ensuite nécessaires et il n’est pas certain malgré tout que des erreurs n’aient pas été perpétrées. Un robot à ce poste, avec ses capacités de vision très performantes, traquera chaque détail avec une infinie assiduité.

Pierre regarda son robot quelques minutes, vérifia ses paramètres et ses constantes sur son smartphone pendant qu’il travaillait. Comme il ne voyait rien de particulier, il salua ce dernier et pris congés. Il était 06:30. Si tout allait bien, il n’aurait pas besoin de retourner à l’entreprise avant demain matin, et il aurait donc travaillé 30 minutes aujourd’hui. Son téléphone l’informerait s’il y avait des problèmes ou des alertes dans la journée. Cette nouvelle liberté n’était pas complète, il devait malgré tout rester disponible et joignable en cas de pépin.

Il rentra chez lui, profita du matin qui se levait pendant qu’il roulait. Il adorait prendre sa moto, mais rouler de nuit n’est jamais pareil qu’en journée. La journée s’annonçait belle. Son casque, certes une entorse au côté vintage de la machine qu’il chevauchait, lui donnait à chaque instant des instructions de navigation, vérifiait les angles morts, détectait les attentions des autres véhicules. Marie avait insisté qu’il s’équipe avec ce type d’équipement de sécurité. Si cela n’avait tenu qu’à lui, il aurait gardé son vieux casque qui ne faisait que casque. Il s’était habitué à ces informations et il est vrai qu’en termes de sécurité c’était très performant. En plus de cela, le casque intégrait un système d’airbag automatique qui venait se déployer instantanément en cas de choc autour du motard en cas d’accident ou de chute. On se retrouvait en une fraction de seconde tel un bibendum, emballé dans un caisson gonflé. Même à haute vitesse ou dans le cas d’accident grave, le motard était extrêmement bien protégé. Plus besoin de revêtir un airbag sur ou sous sa veste, c’était idéal.

Les enfants ne seraient pas encore réveillés à son arrivée, parfait.

En rentrant chez lui, son visage s’émerveilla quand il vit sa compagne dans la cuisine.

– Ton robot va bien ? demanda-t-elle avec un petit sourire pas tout à fait réveillé. – Parfaitement, comme d’habitude, même si je crois que sa personnalité s’affine un peu déjà. – Que veux-tu dire ? – Je ne sais pas, je crois qu’il a ajouté une pointe d’insolence à son comportement, répondit Pierre. – C’est parce qu’il devient comme toi, très certainement ! répondit sa compagne, espiègle. – Tu parles !

Elle était assise à la petite table, avec son thé. Il arriva derrière elle et l’embrassa. Même au saut du lit elle était terriblement séduisante. Elle était vêtue d’un simple peignoir léger en flanelle, qui soulignait bien ses formes. Il apercevait sa poitrine naissante dans son décolleté qui lui faisait particulièrement envie. Tout en l’embrassant, il commença à glisser sa main entre ses seins. Elle frissona. Il avait les mains froides, presque métalliques après ce tour en moto mais Marie le laissa continuer. Pierre sentit la pointe de ses seins durcir et commença à les titiller.

Le souffle de Marie s’accéléra comme il continuait ses caresses quand soudain :

– Maman, Papa, on est réveillés !

Pierre et Marie se regardèrent, se sourirent et se firent un dernier baiser. La vraie journée commençait, et aucun robot ne remplacererait leur rôle de parents, et heureusement.

Marie partit travailler pendant le petit-déjeuner des enfants. Elle n’avait pas la chance d’avoir un emploi qui pouvait se substituer avec un robot et devait travailler à l’extérieur. Les entreprises étaient nombreuses à être revenues du télétravail malgré les technologies très adaptées pour travailler ensemble sans être ensemble : projecteurs holographiques de visio conférence, prise en main à distances de machines et de matériels avec retours haptiques…

Dans un monde capitaliste piloté par la performance, voir ses salariés plus épanouis mais chez eux, sans un contrôle évident de leur temps de travail n’était plus acceptable. Même les postes uniquement de bureau étaient donc pour la grande majorité à faire sur place, au sein des structures professionnelles.

Malgré tout, Marie ne se plaignait pas. La semaine de 28 heures lui laissait du temps libre. Cette mesure, débattue pendant de longs mois, avait finalement été acceptée au Sénat en 2041. Les avancées en automatisation et en IA avaient permis de montrer que les salariés, assistés par ces aides étaient plus performants qu’avant, pour un temps de travail égal. La réduction du temps de travail était donc logique.

Pierre emmena ses enfants à leur école qui était accessible facilement à pied avant de revenir chez lui. Il aimait cette vie. Elle était simple, épanouissante. C’était un homme assez ritualisé. Après les enfants, opération rangement puis ménage. Ce n’était bien long à le faire chaque matin. La maison restait propre et organisée. Il n’avait pas voulu d’assistant de maison pour l’aider, malgré ce que lui disait parfois sa compagne. « Je ne veux pas m’en remettre aux machines pour tout, disait-il. »

Marie n’insistait pas. Après tout, c’est lui qui s’occupait des tâches du foyer…

Alors qu’il était en train de finir de nettoyer les toilettes sèches de leur logement (encore un projet qui ne faisait pas l’unanimité parmi ses collègues, amis et famille), Pierre reçut une notification sur son téléphone.

Sam était arrêté dans son travail, il ne semblait plus répondre et n’affichait plus d’informations de monitoring.

Pierre regarda sur son appli entreprise quel humain était sur place pour l’aider à distance. Il trouva Abel qui était dans l’atelier. Il l’appela immédiatement :

– Abel ? Oui c’est Pierre, de la ligne 4. – Pierre… C’est bien toi ?

Abel semblait étonné d’entendre sa voix. L’homme continua malgré tout :

– Oui, j’ai Sam qui ne répond plus, il s’est arrêté sur la ligne, tu peux jeter un œil ? – Heu oui… je te rappelle… répondit son collègue, d’une voix hésitante.

Le propriétaire de Sam attendit quelques minutes en essayant de redémarrer son appli de contrôle sur son téléphone, en vain.

Son téléphone sonna de nouveau :

– Sam… Pierre pardon. Il va falloir que tu viennes, je n’arrive à rien avec ton bout de ferraille… – Tu as tenté les boutons de reset ? – Oui, j’ai même tenté les cartes de reboot en les plaçant devant ses caméras. Rien à faire. Il semble allumé, mais il est complètement figé. – Bizarre, normalement on peut garder un semblant de communication avec les robots en général. – Oui, fit son collègue, étonné. Moi aussi je n’ai jamais vu ça. Bon du coup tu passes à l’atelier ? – Oui oui, j’arrive, termina Pierre, à tout à l’heure.

C’était inquiétant. Qu’un robot neuf se bloque de cette façon était inouï. Pierre n’était pas un expert en robotique, mais il avait entendu parler de différentes histoires de bugs sur les machines, qui en général étaient assez rares somme toute. Sam était encore sous garantie et le contrat d’assistance était ouvert. De toute manière, il n’avait pas le choix, il devait aller voir ce qui se passait sur place.

Il était déjà près de midi. Etrange, qu’avait-il accomplit depuis ce matin, il ne se souvenait pas très bien. Le temps avait filé si vite…

Il enfourcha de nouveau sa moto et partit à l’usine. Chaque heure perdue coûtait de l’argent, et même s’il était assuré, il y avait des limites à ce que le contrat pouvait prendre en charge. En descendant de sa machine, en posant pied à terre, il sentit une douleur dans le genou gauche. Certainement cette vieille blessure qui refaisait surface. Il en avait oublié avec les années comment il s’était fait cela.

Il arriva devant la ligne de production et trouva son robot, debout, avec une pièce dans sa main. Il était parfaitement immobile. Hormis un très léger bruit de ventilateur au niveau de sa tête, on aurait pu imaginer qu’il était éteint. Pierre bouscula le robot et cela ci stabilisa son équilibre. Cela signifiait déjà que ses fonctions primaires étaient encore fonctionnelles, qu’il était en mesure de se tenir debout. L’homme tenta de redémarrer sa machine en appuyant sur les boutons de reset, sans résultat. Abel avait déjà tenté, mais il ne faisait jamais confiance au diagnostic des autres.

Il passa sa tête devant les yeux de Sam et celui çi s’anima soudainement, en tournant la tête vers lui :

– Pierre, tu es déjà revenu ? demanda-t-il d’un ton enjoué. Je ne m’attendais pas à te revoir de si tôt, mais je suis content que tu viennes me tenir compagnie. – Te tenir compagnie ? Pierre était abasourdi. – Il est vrai que je m’ennuyais un peu à faire la même chose, j’ai pensé que t’attendre serait une bonne chose, qu’on puisse travailler à deux.

Son ton de voix était tout à fait calme, comme s’il parlait d’une évidence simple et logique.

– Heu, tu sais que tu dois travailler seul ici, c’est justement ta mission, moi je ne suis pas censé être là, à te surveiller… – Et pourtant, tu es là Pierre, parce que tu peux être là, près de moi.

Pierre ne comprenait pas. Un robot EM4 ne pouvait pas discuter de sujets hors travail avec son humain. Il n’était tout simplement pas programmé pour cela. Pendant ses réflexions, Pierre entendait Sam qui baragouinait des phrases cohérentes mais hors de propos. Il n’avait toujours pas accès à l’interface de monitoring sur son smartphone. Il se décida à brancher le câble de liaison en direct. Toujours rien.

Il fallait appeler le support technique des EM4.

Le représentant commercial et technique intervint dans l’heure et se décida sans discussion à remplacer le robot de Pierre par un autre modèle. Sa mémoire de travail étant sauvegardée à intervalle régulier, il ne fallut pas plus de une heure afin que le nouveau modèle puisse reprendre son activité sur la ligne. Pierre, passablement inquiet pour sa journée de travail presque perdue, regarda son nouveau modèle travailler sans sentiment, sur sa tâche. Cette situation semblait l’avoir vidé de son énergie initiale.

Le commercial lui avait fait des excuses avec des sourires mielleux, lui avait assuré que la garantie prendrait le manque à gagner de l’entreprise sur la perte de production. Pierre n’était pas rassuré. Ce comportement était si étrange, complètement hors de ce qu’un EM4 pouvait faire. Il paraissait que les EM8 pouvaient parfois réagir étonnament humainement dans certaines circonstances, mais l’opérateur gardait le contrôle et pouvait les réaligner avec les tâches en cours. Voilà les problèmes d’un système trop raffiné, pensa Pierre.

Il rentra chez lui rivé et après avoir récupéré ses enfants à l’école, surveilla attentivement les activités du nouveau Sam dans l’usine. A priori rien à lui reprocher. Il se coucha apaisé ce soir-là.

Pierre et Marie adoraient lire des livres en papier. Une vraie ineptie. Tous les ouvrages papiers avaient été remplacés par du contenu numérique. Ceux qui avaient dit que le papier survivrait au numérique s’étaient finalement trompés. Les gouvernement, soi-disant pour des raisons écologiques avaient décrêtés que les livres étaient polluants à produire et à transporter. Sur les dernières années, ils étaient bien plus taxés que les versions numériques et cela avait précipité la chute du papier. Malgré tout, il était possible de trouver encore des éditeurs presque qualifiés de pirates qui vendaient presque sous le manteau des œuvres méconnues et contemporaines.

Pierre et Marie étaient inscrits à des clubs de lecture et avaient donc la possibilité d’obtenir des livres suivant l’ancien format. C’était un budget, mais leur bibliothèque garnie était un bien précieux qu’ils n’auraient pas voulu remplacer par des fichiers numériques.

En pleine lecture d’un roman d’anticipation qui basait son intrigue en 2100, Pierre entendit la sonnette de leur logement retentir. Qui cela pouvait-il bien être à cette heure-là ?

Il se leva, laissant Marie dans le lit, qui ne semblait pas avoir entendu. D’ailleurs, depuis quand s’était-elle installée dans le lit, près de lui ? Il n’arrivait pas à se rappeler de son arrivée dans la chambre… Il se dirigea vers la porte d’entrée et ouvrit. Devant lui se trouvait un robot EM4. Non, pas un robot EM4, Sam. Sans savoir pourquoi, Pierre sut qu’il s’agissait de son robot qui avait été emmené le jour même pour une maintenance, l’autre Sam l’ayant remplacé à l’usine.

– Bonsoir Pierre, je t’ai manqué ? demanda le robot, sur le pas de la porte. – Mais… Sam ? Tu ne peux pas être là, comment est-ce possible ?

Pierre se sentait pris d’effroi, son cerveau lui indiquait que son cœur battait à tout rompre dans sa cage thoracique.

– Si, je suis là, comme toi, enfin comme nous. – Comme nous ? Que veux-tu dire ? – Tu n’as pas encore compris ? Utilise tes caméras Pierre, regarde tes mains.

Pierre baissa le regard sur ses mains. Elles étaient normales.

– Je… Je ne com… comprends pas, dit Pierre en bégayant. – Ton système n’a pas encore assimilé le changement, répondit Sam, serein. Regarde encore.

Pierre baissa de nouveau les yeux. Ce n’était plus ses mains, c’était des mains mécaniques, des mains de robot. Son corps entier n’était plus fait de chair et de sang, il était composé de plaques métalliques et de vis. Il releva la tête vers Sam, paniqué. Mais Sam était désormais son propre reflet. Il se voyait, humain, en face de lui-même.

Il recula effrayé et trébucha, roula sur le sol avec un bruit métallique. Sam, enfin Pierre, s’avança vers lui, calmement.

– Allez Pierre, relève-toi, on a du travail à accomplir. Retournons à l’usine. C’est peut-être simplement la mise à jour du firmware, ça va aller.

Pierre tourna sa tête dans tous les sens. L’appartement avait disparu, remplacé par une pièce noire, sombre, froide. Où était Marie ? Les enfants ?

Il voulut hurler. Seule une trame numérique désarticulée s’échappa de ses hauts parleurs.

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